Psychogéographie

La dérive, quel que soit le nom qu’on lui donne - ballade, divagation, diagnostic en marchant, itinérance… - Interroge notre rapport à l’espace vécu et à l’expérience des lieux pour ne pas dire aux situations. Il était temps de questionner les références que la dérive mobilise en nous et les expériences que nous avons pu en avoir.

 

Les inspirateurs (ordre alphabétique)

Beaulieu (Patrick)

Depuis l’île Orford où il vit, plongée au cœur des grands lacs (Québec), Patrick Beaulieu imagine des odyssées transfrontières entre l’eau, l'air et la terre. Ses projets artistiques se forgent dans la mobilité, le mouvement, les voyages, les pérégrinations.

En 2014, pendant 30 jours, le projet Méandre lui fait sillonner en kayak les cours d’eau de la rivière sud du Québec, depuis sa source jusqu’à sa fusion avec l’océan Atlantique à l’embouchure du fleuve Hudson à New York. Équipé d’une caméra vidéo portable, il s’abandonne jour et nuit aux courants laissant les houles et les vents dicter quels paysages regarder, vers quelle communauté accoster.

 

Brown (Stanley)

Les 25 et 26 février 1961 à Amsterdam, l’artiste Stanley Brown demande à des passants de lui dessiner des trajets entre un point et un autre : « en dessinant, les gens parlaient, et parfois parlaient plus qu'ils ne dessinaient. On peut voir sur les croquis une partie de ce que les gens m'ont expliqué. Mais on ne voit pas ce qu'ils ont omis, parce qu'ils ne réalisaient pas que ce qui était clair pour eux demandait quand même des explications ».

Après chaque dessin, l'artiste a posé un tampon : this way is Brown.

Debord (Guy)

"La géographie, par exemple, rend compte de l'action déterminante de forces naturelles générales, comme la composition des sols ou les régimes climatiques, sur des formations économiques d'une société et, par là, sur la conception qu'elle peut se faire du monde. La psycho géographie se proposerait l'étude des lois exactes, et des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou non, agissant directement sur le comportement affectif des individus".
Guy Debord, « introduction à une critique de la géographie urbaine », 1955

 

La dérive est définie comme un mode de comportement expérimental lié aux conditions de la société urbaine. C’est la technique du « passage actif à travers des ambiances variées ». Les situationnistes considèrent donc le parcours comme un outil opérationnel.

 

La dérive situationniste n’a rien d’une errance et c’est au contraire le résultat d’une action planifiée : « une ou plusieurs personnes se livrant à la dérive renoncent, pour une durée plus ou moins longue, aux raisons de se déplacer et d’agir qu’elles connaissent généralement, aux relations, aux travaux et aux loisirs qui leur sont propres, se laisser aller aux sollicitations du terrain et des rencontres qui correspondent ». Guy Debord indique le nombre idéal de participants, à savoir des petits groupes de deux à trois personnes, la durée qui est généralement d’une journée et la démarche en amont. Il préconise la préparation du terrain destiné à la dérive par l’établissement de cartes et de direction à prendre.

 

En 1960, une dérive est organisée à Amsterdam. La ville entière déclarée zone expérimentale. Trois équipes dérivent dans son centre. C’est une dérive systématique trois jours. À partir communication par talkie-walkie, Constant, installé dans une camionnette, rapporte les parcours des différentes équipes sur une carte.

 

Propos tirés de « parcours artistique et virtualités urbaines » par Andrea Urlberger

 

Gerz (Jochen)

Pour la documenta 6 (1977), l’artiste part de Moscou pour Khabarovsk en Sibérie puis réalise le chemin inverse. Le voyage en train durant 16 jours dans un comportement dont les fenêtres sont obstruées. Il ne montrera rien du voyage, seule l’empreinte de ses pieds sur les tablettes en ardoise en témoigne.

 

Long (Richard)

Richard Long trace des cercles ou des lignes droites dans le paysage et ses marches sont uniquement représentées par des inscriptions sur des cartes, Des photographies, ou la direction de la direction du vent.

L'artiste ne restitue pas fidèlement l’étendue de chaque parcours est exclue en tant que personne de ses walks : il s’exclut et exclut tout point subjectif sur les parcours effectués. Le résultat de chaque déplacement se répète et lui permet de dire que ces marches « sont système dans la mesure où elles sont censées couvrir la surface totale de la terre, que Richard Long prétend aujourd’hui avoir entièrement parcouru, même s’il dit ne pas être allé partout. » (In A. Tiberghien, Land Art)

A walk by all roads and lanes touching or crossing an imaginary circle, 1977
A straight ten mile Northward walk on Dartmoor, 1985
A line and tracks in Bolivia, 1981
...

Petitot (Jean-Yves)

Jean-Yves Petitot a développé une méthode d’entretien ethnographique fondée sur la marche et l’enregistrement de la pensée involontaire de son guide.

« Lors de la journée de l’itinéraire l’autre devient guide. Il institue un parcours sur un territoire et l’énonce en le parcourant. Le sociologue l’accompagne. Un photographe témoigne de cette journée en prenant un cliché à chaque modification de parcours, temps d’arrêts, variations du mouvement ou changements émotionnels perceptibles, le dialogue est entièrement enregistré. Ce dispositif ritualise la journée, l’équipe est repérable, l’expérience sera unique et non reproductible, Quelque chose d’explicite va se livrer dans l’instant. Il s’agit bien d’un rituel qui repose sur l’initiation du chercheur. Le parcours n’est pas seulement le déplacement sur le territoire de l’autre, c’est en même temps un déplacement sur son univers de références. Le territoire est à la fois celui qui est expérimenté et parcouru dans l’espace-temps de cette journée, et celui du récit métaphorique. L’interviewé nous livre en situation une histoire au présent et la mise en scène de cette journée particulière confère à son récit la portée d’une parabole. »
Jean-Yves Petiteau, Élisabeth Pasquier, La méthode des itinéraires : récits et parcours in L’espace urbain en méthodes sous la direction de Michel Grosjean et Jean-Paul Thibaud Édition parenthèses, 2001

 

Sinclair (Ian)

« Marcher est la meilleure façon d’explorer et de tirer part d’une ville ; de cette transformation, de ses glissements, des endroits où le heaume de nuages se brise, du mouvement de la lumière sur l’eau. Pour cela, rien de mieux que la dérive volontaire : arpenter le bitume dans un état de rêverie éveillée, pour laisser surgir la fiction d’un motif sous-jacent. »

Ian Sinclair a entrepris un projet complexe, « projet de Londres », qui comprend toute une série de romans, de poèmes, mais aussi d’études et de films documentaires.

« Le concept de la "déambulation", du vagabondage urbain sans but, le flâneur lui-même, sont dépassés. Nous sommes entrés dans l’âge du traqueur, des trajets intentionnels – du regard acéré et sans sponsor. Le traqueur était notre modèle : avançant de façon décidée, ne traînant pas, ne flânant pas. Pas de temps pour savourer les reflets dans les vitrines des boutiques, d’admiration pour les rambardes Art nouveau, pour les jolies boîtes d’allumettes trouvées dans le caniveau. Il s’agissait de marcher avec une idée en tête. Avec une proie en vue ».

Smithson (Robert)

« La suburb Enveloppe les grandes villes et disloque la "campagne". suburb Signifie littéralement « fils du dessous », c’est un abîme circulaire entre ville et campagne un endroit solution semble s’évanouir de notre, se dissoudre dans des Babèle ou des limbes rampantes. Chaque site glisse vers l’absence. Une immense entité négative et amorphe supplante le centre qu’est la ville et envahit la campagne. Depuis les montagnes usées du Nord du New Jersey jusqu’à la Skyline de carte postale de Manhattan, la variété prodigieuse des "lotissements" irradie en une atmosphère vaporeuse de cubes éparpillés. Le paysage s’efface sous des expansions et des contradictions sidérales. »

En décembre 1967, Robert Smithson publie une de ses visites dans un article intitulé « A Tour to the Monument of Passaic, New Jersey » qui s’inscrit délibérément dans la tradition littéraire de récits de voyages ou du périple touristique. Le texte est assorti de huit illustrations : un article de journal, six photographies et un extrait de carte.

« Le monument était un pont sur le fleuve Passaic, qui reliait le comté de Bergen à celui de Passaic. Le soleil de midi cinémaïsait le site, transformant le pont et le fleuve en une image surexposée. Le photographier avec mon Instamatic 400 revenait à photographier une photographie le soleil était comme une ampoule monstrueuse qui, à travers l’Instamatic, eut projeté dans mon deuil une série de « plans fixes ». En avançant sur le pont, de sentiment de marcher sur une immense photographie de bois et d’acier, et que le fleuve, en bas, était comme une immense bobine de film signe rien montré qu’un plan continu. Cette route d’acier qui franchissait le fleuve consistait en une claire voix métallique flanquée de trottoirs en planches, le tout par un ensemble de grosses poutrelles, est surmontée d’une espèce de treillage brinquebalant. »

« Si le futur est "passé de mode" et "suranné", alors j’étais allé dans le futur. J’étais allé sur une planète sur laquelle on avait dessiné une carte de Passaic et, de surcroît, plutôt imparfaite. Une carte sidérale dont les « lignes » avaient la taille des rues et dont les "carrés" et les "pâtés" avaient la taille des bâtiments. À tout moment, mes pieds pouvaient passer à travers ce sol en carton je suis convaincu que le futur est perdu quelque part dans les dépotoirs du passé non historique ; il est dans les journaux hier, dans les bandes-annonces ringardes des films de science-fiction, dans le faux miroir de nos rêves refoulés. Le temps change les métaphores en choses, et les entasse dans des chambres froides, ou bien les dépose dans les terrains de jeu céleste des banlieues. »

 

Stalker

(Francesco Careri, Aldo Innocenzi, Romolo Ottaviani, Giovanna Ripepi, Lorenzo Romito, Valerio Romito)

Laboratoire d’art urbain, le collectif Stalker met en œuvre des promenades, des dérives, des " actions architecturales " aux frontières de la ville ou aux marges de communautés, qui opèrent une nouvelle lecture du territoire, tout à la fois critique et politique.

Le projet d'observatoire nomade (ON) baptisé pour l'occasion "ON travelling Egnatia Agence" se propose de collecter en 2003 ales histoires de ces périples de la bouche même des gens qui se sont déplacés ou qui ont été obligés de se déplacer sur la "passerelle" que constitue l'ancienne voie Apia Egnatia qui reliait Rome à Constantinople, et qui à l'époque du projet passait d'est en ouest. En découle une cartographie des souvenirs.

 

Et beaucoup d'autres références

Valérian Dénéchaud, qui participe au projet En attendant la mer, recommande chaudement la lecture des livres suivants :
« Le piéton du Grand Paris » écrit par Guy-Pierre Chomette accompagné du photographe Valério Vincenzo
« Le Manuel de l’antitourisme » de Rodolphe Christin (très bon)
« Les passagers du Roissy-Express » de Maspero (un best-seller de l'itinérance)
« Un livre blanc » de Philippe Vasset (assez drôle)

 

Des expériences

Avec villefluctuante, nous avons fait deux expériences de ce type.

 

La première 0,4 ° a consisté à documenter 25 points arbitraires dans la métropole parisienne en construction (Jean-Philippe Doré et Jean Richer). Ces 25 points forment une grille de 5 x 5 points distants chacun de 0,1°. Si cela forme une figure géométrique sur la carte géographique, nous nous sommes vite rendu compte que le chemin d’un point à un autre via le réseau routier devenait vite un enfer, prisonniers dans un labyrinthe d’infrastructures qui nous détournaient invariablement de nos objectifs. D’autre fois, c’était au contraire l’abîme du désert, un point étant perdu dans la forêt, là où notre GPS marine ne captait plus ou encore au beau milieu de vastes étendues cultivées. L’errance fut plus importante que le témoignage de chaque point. Et pourtant il ne reste rien d’autre de l’aventure que quatre photographies de chaque point prises en direction des points cardinaux.

 

La seconde, en cours, s’appelle En attendant la mer (Stéphanie Barbon et Jean Richer). En réactivant le protocole de Jean-Yves Petiteau, nous avons suivi des scientifiques sur le lieu de leur recherche pour recueillir leur sentiment sur l’évolution du trait de côte.

 

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